Immuable

adjectif


Étymologiquement, le mot  « immuable » est formé du préfixe latin « in » qui signifie ici « sans » et de l’adjectif « muable », dérivé du latin « mutare » qui s’applique aux animaux et veut dire « changer ». Plus rarement, dans des écrits en ancien français ou dans des productions littéraires contemporaines, on peut rencontrer la forme « immutable », comme chez Marcel Proust dans Le Temps retrouvé datant de 1922 : « Ils avaient l’air d’être définitivement devenus d’immutables instantanés d’eux-mêmes.»
Son usage est attesté depuis le XIVème siècle. A l’instar du verbe « muer » qui vient de la même racine, le sens premier du mot fait référence aux animaux « qui restent identiques à eux-mêmes ». Cependant, Oresme s’en sert déjà à l’époque pour qualifier Dieu. Rapidement, par extension, il désignera aussi des choses ou des personnes dont le caractère ou les propriétés ne changent jamais.

Dans son acception de départ, le terme « immuable » implique la notion d’infini. Il est alors synonyme d’« éternel », d’« impérissable », d’« inaltérable », ou d’ « indestructible ». On l’utilise voLontiers dans sa forme adjectivale pour évoquer Dieu . On peut citer Guillaume-Thomas Raynal et son Histoire de la philosophie : « Dieu est immuable ; il n’y a pour lui ni passé, ni présent, ni futur. » A noter qu’il se trouve aussi sous une forme substantive, parfois avec une majuscule. Il désigne alors directement Dieu comme chez Antoine de Saint-Exupéry dans Citadelle en 1948 : « Je m’épouvante quand Dieu remue. Lui, l’Immuable, qu’Il se rassoie donc dans l’éternité ! »

Il est également employé avec la même idée d’absolu dans le domaine des sciences physiques ou des sciences de la vie et de la terre. On peut trouver l’expression d’ « ordre immuable » ou de « lois immuables » concernant l’univers ou le monde animal et végétal. Citons par exemple le belge Maurice Maeterlinck, dans son essai La vie des abeilles en 1901 : « On découvre la police et l’industrie surprenante des abeilles. (…) tout cela est prodigieux mais immuable. Voilà des milliers d’années qu’elles vivent sous des lois remarquables, mais voilà des milliers d’années que ces lois sont les mêmes. »

Que signifie le terme “immuable” s’il est utilisé pour parler d’un individu ? Dans le langage courant, un homme ou une femme qualifié d’immuable désigne une personne dont le caractère est supposé très ferme, aux idées et aux résolutions bien ancrées, inébranlables. Ce mot ne recèle pas à lui seul de connotation péjorative. Au contraire, quoi de plus rassurant qu’une personne qui reste fidèle à elle-même et dont on peut donc prédire les comportements ?
C’est dans cette sérénité d’esprit que se trouve Anny s’adressant à Roquentin le narrateur de La Nausée de Jean-Paul Sartre :
« Oui, je suis contente que tu sois resté le même. Si on t’avait déplacé, repeint, enfoncé sur le bord d’une autre route, je n’aurais plus rien de fixe pour m’orienter. Tu m’es indispensable : moi je change; toi, il est entendu que tu restes immuable et je mesure mes changements par rapport à toi. » Mais un être immuable, n’est ce pas aussi effrayant ? Tel un robot programmé, qui agit de façon psychorigide en dehors de tout contexte et incapable d’évoluer en dépit de ses expériences ?

Étudions maintenant les usages de ce mot dans des domaines plus spécifiques. En général, sons sens est identique à celui du langage courant, qu’il qualifie des objets techniques ou des entités métaphysiques.

Concernant la technique, les informaticiens notamment les programmateurs parlent d’ « objets immuables » par opposition à une autre classe, les « objets variables ». L’adjectif « immuable » indique alors que le fichier ainsi crée ne pourra par la suite être modifié. Son état est intangible. Plusieurs logiciels permettent ce type d’exécution, par exemple l’application Java.

Dans le domaine des arts martiaux, le terme « fudoshin » renvoie à l’idée d’un esprit immuable qui permet d’accomplir des gestes techniques d’une grande précision. Inspiré de la religion bouddhiste dans laquelle on trouve le divinité Fudo-Myo-O, personnifié sous les traits d’un roi lumineux drapé d’un manteau de flammes et tenant une épée pour combattre, le mot « fudoshin » qualifie un esprit libéré des sentiments, invincible car il ne doute pas et ne craint rien. Ainsi un athlète doté de tels atouts est à la manière d’une force de la nature irrésistible et promis à la victoire !

Pour conclure, penchons nous sur le concept d’immuable dans le domaine philosophique et scientifique. Dès Socrate, on définit la science comme étant immuable et indéfectible. Les scientifiques sont persuadés que la nature est régie selon des lois qui ne changent jamais. Platon aussi défend cette idée d’un savoir « pur » et sempiternel, préexistant à l’individu. Depuis l’antiquité jusqu’au siècle des Lumières, philosophie et sciences, qui sont étroitement liés , partagent donc le même dogmatisme sur la connaissance. Ce pourquoi, les idées scientifiques nouvelles qui révolutionnent le système de pensée en place sont mises au banc (voir Galilée qui fut contraint par l’Église à réfuter sa théorie héliocentrique et fut ensuite réhabilité).
Grâce à René Descartes, qui remit en cause l’approche aristotélicienne de la science puis à Kant qui critiqua la raison pure, en même temps que les progrès techniques bouleversaient les approches scientifiques, on comprend peu à peu que la connaissance de la nature ou de l’homme n’est pas immuable, quand bien même les lois qui les gouvernent seraient intangibles. Cela contribuera à démystifier la science et participera du même coup à de formidables avancées en matière de représentations du monde.

Ainsi si l’on parle toujours de choses « immuables » en matière scientifique, on les suppose encore à l’abri du changement. La nuance concerne le temps de référence induit : la notion d’éternité a disparu au profit de celle de temps assez long mais pas forcément infini. Ainsi des pratiques sociales comme des rites peuvent être qualifiées d’immuables, au sens de constantes et durables. Mais ces dernières pourraient être remises en cause et évoluer, comme le mouvement immuable de la science sur le chemin de la vérité…


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