Abnégation

substantif féminin


Que nous apprend l’étymologie sur ce mot ? Abnégation vient du latin « abnegatio », le préfixe « ab » indiquant une séparation, un écart et le verbe « negare » signifiant nier. Littéralement, on peut donc traduire ce nom féminin comme l’action de nier quelque chose. Ce fut d’ailleurs la première acception du terme, utilisé dans les domaines de la philosophie et de la religion, qui disparut néanmoins au XVIIème siècle.
Le mot prend alors le sens de renoncer à soi-même puis son sens s’élargit au XIXème siècle. Apparaît alors l’expression « faire abnégation de ». Dans cet usage, la personne renonce à quelque chose qui est important pour elle comme des biens, des sentiments, dans un but tourné vers soi ou vers les autres.
Ce détour historique nous permet de détailler les trois significations du mot. 

Le sens premier du mot est donc total, absolu. C’est l’action de renoncer à l’intégralité de sa personne dans un but de perfection morale ou spirituelle. On voit bien ici l’origine religieuse du terme, qui fut d’ailleurs employé au cours du XVIIIème siècle comme synonyme de dévotion.
A cette époque, une fervente partisane des bancs d’église aurait donc tout à fait pu répondre à un jeune sans le sou lui tendant sa main à la sortie de la cathédrale : « Sans abnégation, point de salut ! »
Ce qui aurait signifié pour elle : « L’argent n’ayant pas de rapport à Dieu, mon pauvre misérable, tu te dois d’y renoncer, comme à tes plaisirs, à tes intérêts et tes passions, si tu veux espérer atteindre la perfection chrétienne et franchir la porte du paradis. »
L’abnégation, une façon comme une autre de faire des économies…

Hormis l’état de grâce, l’abnégation permettrait d’atteindre d’autres états supérieurs non religieux.
Par exemple, pour J.Péladan, il est nécessaire de s’oublier soi-même pour accéder à l’amour suprême : « Le véritable amour se manifeste uniquement par l’abnégation absolue de soi et l’anéantissement dans l’objet aimé. Qui garde son orgueil et sa pensée, a de la passion, non de l’amour.» in Le Vice suprême,1884.
Autrement dit, sans abnégation, point d’amour !
Il est donc parfaitement normal et souhaitable pour cet auteur qu’une femme sacrifie tout son être à celui qu’on lui a donné pour mari. Entretien de la maison, ramassage des chaussettes sales éparses aux quatre coins de la salle de bains, petits plats mitonnés soigneusement pour chaque repas de la journée et quand vient le soir, soumission totale selon les bons vouloirs de son aimé. Et c’est l’amour qui surgit au bout du calvaire !

Bien avant l’intervention des féministes, l’idée d’abnégation va ensuite glisser doucement du sens de renoncement total à celui d’un renoncement partiel et choisi. C’est le sacrifice d’ une partie de soi (de ses sentiments, de ses biens …) en vue de se tourner vers les autres ou pour parvenir à un objectif.
La femme persévèrera donc dans son attitude d’abnégation pour satisfaire l’homme qu’elle a choisi afin, par exemple, de contenter grâce au portefeuille bien garni de ce dernier ses envies de shopping.
Et elle continuera à assurer ménage et cuisine pour le bonheur de ses enfants. L’abnégation devient ici une valeur, une vertu.
Enfin, utilisé dans l’expression « faire abnégation de », synonyme de « faire abstraction de », c’est une attitude de renoncement que l’on s’impose, et qui en coûte à celui qui y consent. Par exemple, un scientifique digne de ce nom se doit d’oublier ses préjugés ou ses convictions s’il veut aboutir à l’établissement d’une vérité qui soit la plus rigoureuse possible.

L’abnégation serait aussi synonyme d’une certaine force morale. Ainsi l’on entend souvent les commentateurs sportifs parler d’abnégation et de courage à l’endroit des footballeurs. En Coupe de France, par exemple, lorsqu’un petit poucet rencontre un équipe de ténors, et que, contre toute attente, au coup de sifflet final, après avoir été menés deux buts à zéro à la mi-temps, les outsiders s’offrent la victoire.

Pour conclure, il est temps maintenant de voir l’usage que vous pourrez faire de ce mot, qui, grâce à la lecture de cet article, n’a plus aucun secret pour vous. Il est toujours de bon aloi d’user d’un bon mot et de prouver l’encyclopédisme de sa culture dans un diner mondain.

Lancez donc une discussion autour du sport. Réutilisez l’exemple vu plus haut en disant que l’équipe de France devra faire preuve de beaucoup d’abnégation si elle souhaite gagner la prochaine coupe du monde. Il n’est pas impossible qu’un perfide esprit cynique vous réponde qu’elle devra aussi faire preuve de beaucoup d’entraînement.

Ne vous chagrinez pas de ce revers et guettez le moment opportun, quand la conversation en viendra à l’écologie (ce thème est si tendance qu’il est immanquable). Prouvez alors votre engagement vertueux en faveur de la planète en vous vantant de la sorte : « Cette semaine, voyez-vous, pris d’ un élan d’abnégation, j’ai délaissé le 4x4 au profit du break. »
Nul n’a besoin de savoir que la voiture était en fait en révision au garage.

Enfin, avant de partir, n’oubliez pas glisser à l’oreille de l’homme de la maison qu’il doit avoir beaucoup d’abnégation pour goûter chaque jour la cuisine de sa femme.
Vous ne serez pas forcément réinvités, mais bénéficierez à coup sûr d’un nouvel ami.


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