Appréhender

verbe transitif


Penchons-nous d’abord sur l’histoire du mot. Appréhender apparaît en France au XIIIème siècle, où il revêt alors le sens de saisir, comprendre. Il vient du latin « apprehendere » signifiant prendre, saisir, attraper. A noter qu’apprendre vient de la même racine.
En 1587, on attribue une nouvelle signification à ce verbe transitif, celle de craindre. En trois siècles, les usages du mot ont donc évolués, passant de « saisir des mains », à « saisir de l’esprit » puis à « redouter ». Toutes les acceptions du mot continuent à coexister de nos jours, certaines étant plus usitées que d’autres.

Ainsi, le sens originel du mot : « se saisir par les mains d’un objet inanimé » est dorénavant d’emploi rare. On le trouvera essentiellement dans des textes littéraires ou dans des textes juridiques en ancien français.
Le verbe s’utilise aussi à la forme pronominale « s’appréhender ». Là encore, son usage est relativement spécifique. On a pu le lire dans d’anciens règlements de sports de combat où il était stipulé : « Il est expressément défendu [aux athlètes] de s’appréhender au-dessous de la ceinture. »

S’il est par contre un domaine où il est fréquent et répandu, c’est bien celui du vocabulaire de la justice et de la police. Fans de séries télévisées américaines, vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu un vaillant commissaire se vanter auprès d’un procureur que son équipe « a appréhendé le suspect ». C’est à dire que ces représentants de l’ordre, en vertu du pouvoir attaché à leur fonction, ont littéralement saisi par le corps un individu. Plus simplement, on dira qu’ils l’ont arrêté.
L’histoire ne dit pas si cette arrestation a été précédée d’une folle course-poursuite automobile, toutes sirènes hurlantes, en pleine heure de pointe, entre le malfrat présumé et les forces de police.
Ce qui est sûr, c’est qu’une fois appréhendé, le bandit, menotté mais toujours présumé innocent, « aura le droit de garder le silence mais que tout ce qu’il dira pourra être retenu contre lui. »

Notre voyou vient de se faire lire ses droits. Placé en cellule, il peut donc paradoxalement appréhender sa citoyenneté et sa condition d’homme libre. Ce qui nous amène à un autre sens du mot appréhender, que la philosophie et la didactique ont crée. On passe ici du sens propre au sens figuré : l’individu qui appréhende saisit, non avec ses mains, mais avec son esprit une abstraction, un concept.
Cet usage passera ensuite dans le langage soutenu ou littéraire. Dans de nombreuses exposés, on lit ainsi souvent « comment appréhender le développement durable / le chômage / la guerre… ». C’est une façon de donner du crédit aux arguments ou développements qui suivront, en soulignant le fait qu’ils permettront de comprendre l’objet intellectuel étudié.
On utilisera aussi le verbe appréhender comme synonyme de percevoir quelque chose lorsque l’objet est moins complexe.

Retournons prendre des nouvelles de l’homme dans sa geôle afin de détailler un autre sens du verbe « appréhender ».
Ses qualités réflexives lui ont permis de comprendre que, même mis en cage, derrière des barreaux, il demeurait néanmoins un individu justiciable dans une société démocratique.
Mais, notre présumé innocent n’est pas vraiment rassuré. D’une part, il est claustrophobe. D’autre part, il appréhende l’interrogatoire dont il va faire l’objet. C’est à dire qu’il envisage avec inquiétude et crainte quelque chose d’imminent et d’encore mal défini.
La seule expérience qu’il a des garde-à-vues est empruntée aux médias. N’y voit-on pas souvent relater des brutalités policières ? Des avocats commis d’office incompétents ?

Résumons la situation de notre homme :
- il appréhende de se présenter devant les policiers
- il appréhende que le gardien n’ouvre pas sa cellule
- il appréhende que leurs méthodes ne soient indignes de la procédure

Fâcheuse posture, vous en conviendrez…Mais revenons-en à ce qui nous intéresse : appréhender ce verbe appréhender dans toute sa complexité. Dans les exemples ci-dessus, il y a trois choses que le prévenu redoute : la présentation devant les policiers, le fait de rester enfermé dans sa cellule (rappelons qu’il est claustrophobe) et les méthodes de la police. Vous n’êtes pas d’accord ? Plongeons-nous dans une étude grammaticale et laissez-moi vous démontrer que j’ai bien raison.

Dans la construction « appréhender que », le second verbe est mis au subjonctif avec « ne…. pas », si on désire que la chose arrive : « il appréhende que le gardien n’ouvre pas sa cellule, parce qu’il voudrait qu’il l’ouvre » (exemple 2)
Par contre, on mettra le second verbe au subjonctif avec seulement « ne », quand on souhaite que la chose n’arrive pas : « il appréhende que leurs méthodes ne soient indignes de la procédure, parce qu’il voudrait qu’elle ne le soient pas » (exemple 3)
Une différence subtile à appréhender au premier abord et qui bouleverse le sens de la phrase.

Nous voici arrivés au terme de cette étude. Selon le contexte, appréhender peut donc signifier saisir par les mains, saisir par l’esprit (au sens de comprendre ou de percevoir), ou craindre que quelque chose survienne ou ne survienne pas.

Au fait, le suspect a été relâché . Il s’est révélé après enquête qu’il avait un alibi au moment des faits : il se trouvait en compagnie de la femme du commissaire. On comprend mieux ses appréhensions quant aux brutalités policières !

  • Saisir (par les mains)
  • Se saisir par le corps
  • Saisir au corps, arrêter en vertu d’un pouvoir attaché à la fonction.
  • Saisir par l’entendement, par un acte précis de la pensée conceptuelle
  • Saisir par les sens, percevoir


A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

Recherche